Depuis la montée en puissance des nouvelles technologies, plusieurs pays cherchent à revoir leur système éducatif. Cependant, la jeunesse haïtienne peine à trouver des cursus adaptés à ses attentes. Dans ce contexte, des leaders communautaires, comme Lentz Wendy Civil, conscientes de ce manque, décident de prendre en main le destin de leur communauté en proposant des initiatives porteuses d’espoir. Elles visent une réforme du système et une meilleure inclusion éducative dans le pays.
Lentz Wendy Civil est une jeune femme haïtienne qui associe innovation, éducation et technologie pour répondre aux besoins de sa communauté. Elle est fondatrice de HART’S Haiti Inc., de Mobile Maker Lab Inc. et de Fanm Future Network. Elle est aussi étudiante en Data Analytics et manager du tout premier NextGen Fulfillment Center de Walmart. « Cette expérience m’a permis de renforcer ma capacité à diriger, résoudre des problèmes complexes, gérer des systèmes à grande échelle et évoluer dans des espaces où performance, innovation et adaptation sont essentielles » déclare-t-elle à notre rédaction.
Chaque démarche engagée par l’activiste vise à atteindre son objectif. C’est le cas de Mobile Maker Lab Inc. et de Fanm Future Network. « Pour moi, la technologie n’est pas seulement un domaine d’expertise, c’est aussi un levier de transformation pour nos sociétés, en particulier pour des pays comme Haïti qui ont besoin de solutions nouvelles, intelligentes et adaptées à leurs réalités » estime-t-elle.
Derrière ses différentes responsabilités, il y a une jeune femme qui a grandi avec des rêves importants et un attachement profond à son pays. Très tôt, elle comprend que naître dans un contexte difficile ne doit pas empêcher de penser, de construire et de vouloir changer les choses. Partout où elle se trouve, Wendy dit être guidée par une même question : « comment ce que j’apprends, ce que je construis et ce que je deviens peut servir mon pays et ouvrir des voies pour d’autres jeunes comme moi ? » s’interroge-t-elle.
La réponse à cette question l’amène à ne pas voir la jeunesse haïtienne comme une génération sans avenir. « Au contraire, je la vois comme une génération de bâtisseurs, de créateurs, d’innovateurs et de leaders » poursuit celle qui veut contribuer à montrer que les rêves, même nés dans des réalités difficiles, peuvent devenir des outils de changement.
Selon Wendy, son parcours et sa mission ne sont pas le fruit du hasard. Ils se construisent à travers des expériences, des défis, des rencontres, des responsabilités et des épreuves. « Le fait d’être immigrée, de devoir m’adapter à de nouveaux systèmes, de poursuivre mes études tout en travaillant dans des environnements exigeants, de porter des projets pour Haïti tout en évoluant à l’international, renforce ma résilience, ma discipline et ma capacité à croire en une vision même lorsque le chemin est complexe » ajoute l’activiste.
En tant que leader, plusieurs aspects de la société l’interpellent, notamment le manque de visibilité et de valorisation, ainsi que la situation des jeunes filles et des jeunes femmes qui font face à des obstacles supplémentaires. Elle estime toutefois que le pays dispose d’une jeunesse créative, capable d’apprendre vite, de s’adapter et de porter des idées.
« À force d’être confrontés aux barrières économiques, sociales et institutionnelles, certains finissent par réduire leurs ambitions, non pas par manque de capacité, mais par manque d’environnement favorable. C’est une perte immense, non seulement pour eux, mais pour le pays tout entier » juge Wendy.
Après avoir constaté ce problème dans la société haïtienne, notamment le manque d’accès des jeunes à des opportunités d’épanouissement, elle décide de créer HART’S. Elle estime qu’il existe un écart entre le potentiel des jeunes et les structures capables de les accompagner de manière durable. Elle note aussi que de nombreux talents évoluent dans des contextes où la créativité et l’innovation sont peu soutenues.
« La création de HART’S est née de ce besoin de bâtir quelque chose qui ne se limite pas à constater les difficultés, mais qui apporte des réponses concrètes. Je voulais créer une organisation capable de relier éducation, innovation, technologie, créativité, leadership et impact social, avec une attention particulière portée aux jeunes qui ont du potentiel mais peu d’accès » raconte-t-elle.
À travers HART’S Haiti Inc., elle met en place plusieurs initiatives pour encourager la créativité, la confiance et l’engagement des jeunes. L’une des initiatives principales est l’Education Innovation Café (EIC), un espace d’apprentissage pratique, de découverte et de connexion. « L’objectif est de sortir d’une logique purement théorique pour permettre aux participants de créer, manipuler, collaborer et développer des solutions avec leurs propres idées » ajoute l’activiste.
Elle indique aussi développer des approches qui relient apprentissage et opportunités réelles. Elle cherche à créer des espaces où les jeunes se sentent écoutés et encouragés. « Pour moi, encourager l’engagement chez les jeunes ne consiste pas seulement à leur donner envie de participer. Il faut aussi leur montrer que leur implication peut déboucher sur des perspectives tangibles, valorisantes et professionnalisantes » soutient-elle.
Depuis le début, Wendy explique que sa vision est de créer des liens entre apprentissage, innovation et transformation sociale. « Pour moi, le développement aujourd’hui ne peut pas être pensé sans un accès plus large aux outils technologiques, aux compétences du futur et à des formes d’éducation capables de préparer les jeunes à participer activement au monde qui se construit » observe-t-elle.
C’est dans cette logique qu’elle crée Mobile Maker Lab Inc., une startup technologique qui vise à rapprocher les élèves de domaines comme la robotique, l’ingénierie, l’intelligence artificielle, le prototypage et la fabrication numérique.
« MML c’est ’une entreprise STEM as a Service, qui a été conçu comme le premier modèle de ce type en Haïti, avec une approche mobile, innovante et accessible, capable d’amener directement les expériences technologiques vers les écoles, les jeunes et les communautés » souligne Wendy.
Dans la même perspective, elle fonde Fanm Future Network, un espace destiné à renforcer les connexions, la visibilité et les opportunités pour les femmes dans les domaines du leadership, de l’innovation et du changement social. « Fanm Future est né d’un constat simple, mais profond. Trop de femmes avancent avec du potentiel, de l’intelligence, de la vision et du courage, sans toujours avoir accès aux bons réseaux, aux bons espaces de valorisation ou aux bonnes opportunités pour faire grandir leur impact » confie-t-elle.
Toutefois, son parcours n’est pas sans difficultés, comme celui de nombreuses femmes entrepreneures dans le pays. « J’ai dû avancer dans un parcours où la vision seule ne suffit pas. Il faut aussi apprendre à tenir malgré le manque de soutien, malgré les doutes, malgré l’isolement que l’on peut parfois ressentir lorsqu’on porte des projets ambitieux dans des environnements complexes » explique-t-elle.
Elle évoque notamment le manque de soutien et la nécessité de justifier son projet à plusieurs reprises en raison de son statut de femme. « Avoir une vision est une chose, mais trouver les personnes, les structures, les ressources et les partenaires capables de comprendre cette vision et de l’accompagner sérieusement en est une autre » déclare l’entrepreneure.
Le syndrome de l’imposteur fait aussi partie des difficultés qu’elle mentionne. « Même lorsqu’on travaille dur, même lorsqu’on obtient des résultats, il peut arriver de douter, de se demander si l’on est assez prête, assez légitime ou assez à la hauteur » renchérit-elle. Pour avancer, elle apprend à ne pas laisser ces pensées guider ses choix. « J’ai appris à continuer malgré l’incertitude, à me laisser guider par la mission plutôt que par la peur, et à comprendre que l’on n’a pas besoin d’être parfaite pour être appelée à construire quelque chose d’important » précise-t-elle.
Son parcours, marqué par la résilience et l’engagement, traduit sa volonté de transformer ses expériences en action au service de la jeunesse. « Je développe des initiatives en faveur d’une éducation plus inclusive, plus créative et davantage connectée aux réalités technologiques du présent et du futur » déclare-t-elle.
En parallèle, Wendy mène aussi des actions de plaidoyer à l’échelle internationale, en tant qu’activiste pour l’éducation inclusive et de qualité, à travers plusieurs espaces liés aux Nations Unies et à l’UNESCO. « J’ai notamment servi en tant que co-chair AI, Digital Learning and Transformation au sein du UNESCO SDG4 Youth and Student Network, où j’ai contribué aux réflexions et aux échanges autour du rôle de l’intelligence artificielle et de la transformation numérique dans l’avenir de l’éducation » indique-t-elle. Le parcours de cette immigrée haïtienne reflète celui d’une personne qui refuse de limiter ses ambitions à ses conditions de départ.
Aujourd’hui, Wendy explique que son équipe souhaite élargir l’impact de ses initiatives à l’échelle nationale dans les deux à cinq prochaines années. L’objectif est de développer Mobile Maker Lab dans les provinces, toucher davantage d’écoles, créer plus d’opportunités économiques et professionnelles pour les anciens participants, et rendre la technologie plus accessible à la jeunesse.
« Nous travaillons déjà à la construction d’une vision qui permettra à l’Education Innovation Café, le EIC, d’exister dans chaque département du pays. Pour nous, ce n’est pas simplement une ambition de croissance. C’est une manière de faire en sorte que l’accès aux apprentissages du futur ne soit pas réservé à quelques jeunes dans quelques zones, mais devient progressivement une réalité plus accessible à travers le territoire » espère-t-elle.
Pour les jeunes filles haïtiennes qui souhaitent évoluer dans les domaines de l’ingénierie, de la technologie, de l’IA et de l’innovation, Wendy adresse un message. « J’aimerais leur dire d’abord qu’elles ont pleinement leur place dans ces domaines. Elles n’ont pas besoin d’attendre qu’on leur donne la permission de rêver grand, de construire, d’inventer, de coder, de concevoir ou de diriger. Leur intelligence est légitime. Leur curiosité est précieuse. Leur vision peut compter. Et leur présence dans ces secteurs n’est pas une exception, elle est une nécessité » affirme-t-elle.
Enfin, l’héritage qu’elle souhaite laisser est celui d’une contribution à une société haïtienne qui valorise davantage l’innovation, la créativité, la technologie et l’apprentissage. « J’aimerais participer à faire émerger une communauté qui ne regarde plus ces domaines comme des luxes ou des exceptions, mais comme des éléments essentiels de notre développement et de notre avenir collectif » conclut-elle.
Par Youbens Cupidon © Chokarella