Dans un contexte où de nombreux films issus du cinéma haïtien et afro-diasporique circulent dans les festivals internationaux sans véritable continuité de diffusion, un nouveau projet numérique entend répondre à ce qu’il présente comme une absence d’infrastructure durable. C’est le cas de LAKOU, une plateforme pensée pour assurer une présence continue des œuvres après leur passage en festival, notamment à destination de la diaspora haïtienne en Amérique du Nord.
Chaque année, selon les données avancées par le projet, entre 80 et 120 films haïtiens sont produits, mais une grande partie d’entre eux devient difficilement accessible quelques mois après leur diffusion en festival. Une situation que résume l’artiste québécois d’origine haïtienne Papi Jay, de son vrai nom Jefferson Milce, également entrepreneur culturel basé à Montréal et à l’origine de cette initiative.
Le constat de départ repose sur ce que le fondateur décrit comme une discontinuité entre la présence en festival et la diffusion dans la durée.
« Le constat s’est imposé à partir de deux expériences concrètes », explique-t-il. Il évoque d’abord son observation lors de festivals de cinéma à Montréal, où certains films disparaissent rapidement des circuits de diffusion. Il cite également le cas du film Kidnapping Inc. de Bruno Mourral, présenté à Sundance en 2024, mais difficilement accessible ensuite sur les plateformes disponibles en Amérique du Nord.
Selon lui, ce décalage n’est pas ponctuel mais structurel : « Ce décalage entre la visibilité festivalière et l’inaccessibilité post-festival n’est pas un accident : c’est la structure normale du marché pour les cinémas du Sud global. »
Le projet avance également une estimation selon laquelle une très large majorité des films issus de festivals ne restent pas accessibles en ligne après quelques mois. Une donnée que l’initiative relie à l’absence de suivi institutionnel et de distribution structurée.
« Il n’existe pas d’étude longitudinale officielle sur ce phénomène spécifique », précise-t-il, en soulignant que cette absence de données fait elle-même partie du problème.
LAKOU se présente non pas comme une plateforme de streaming classique, mais comme une infrastructure culturelle. Une distinction que son fondateur insiste à clarifier.
« Une plateforme de streaming est un service de distribution de contenus existants. Une infrastructure culturelle est ce qui permet à une culture de se reproduire, de se transmettre et d’agir sur le monde », affirme-t-il.
Dans cette logique, le projet propose un modèle centré sur la permanence des œuvres, la contextualisation éditoriale et une redistribution des revenus aux créateurs.
Il explique : « Le film haïtien qui disparaît des écrans six mois après un festival ne disparaît pas parce qu’il n’a plus de valeur, mais parce qu’il n’existe pas d’infrastructure pour le maintenir en vie. »
Un modèle économique basé sur le partage
Sur le plan économique, LAKOU prévoit une redistribution de 70 % des revenus aux créateurs. Un modèle que le fondateur compare à celui de certaines plateformes musicales.
« Ce ratio de 70/30 en faveur des créateurs est la norme de facto de l’industrie du streaming audio », indique-t-il, en faisant référence à des plateformes comme Spotify.
Le projet repose également sur plusieurs sources de revenus : abonnements individuels, licences institutionnelles destinées aux universités et bibliothèques, ainsi que partenariats avec des institutions culturelles.
L’abonnement est fixé à partir de 7,99 dollars canadiens. Un prix que le fondateur justifie par la volonté de rendre la plateforme accessible à la diaspora tout en assurant sa viabilité économique.
« À ce prix, nous nous positionnons parmi les plateformes spécialisées les plus accessibles du marché nord-américain », explique-t-il.
La cible principale du projet est la diaspora haïtienne en Amérique du Nord, estimée à plusieurs millions de personnes entre les États-Unis et le Canada.
« On compte environ 1,2 million de personnes d’origine haïtienne aux États-Unis et près de 179 000 au Canada », rappelle-t-il, en citant les données démographiques disponibles.
Le projet vise également les publics afro-diasporiques plus larges ainsi que les institutions académiques.
Pour atteindre ces publics, plusieurs canaux sont envisagés : réseaux communautaires, médias culturels, institutions éducatives et diffusion numérique.
Contrairement aux plateformes reposant sur des algorithmes, LAKOU mise sur une sélection éditoriale.
« LAKOU ne sélectionne pas des films ; elle constitue un patrimoine », explique le fondateur.
La sélection repose sur un comité composé de cinéastes, chercheurs et critiques, ainsi que sur des partenariats avec des festivals et institutions. Chaque œuvre est accompagnée de contenus de contextualisation : notes éditoriales, entretiens et fiches pédagogiques.
« Chaque film est contextualisé par des pairs culturels », précise-t-il, en insistant sur le rôle des médiateurs culturels dans la présentation des œuvres.
Le projet accorde une place importante aux institutions éducatives, notamment les cégeps et universités.
Selon son fondateur, ces structures représentent à la fois un relais de diffusion et un marché stable. Il cite en exemple des plateformes comme Kanopy, déjà utilisées par des bibliothèques et universités pour l’accès à des contenus audiovisuels.
« Les institutions sont à la fois un marché et un relais de légitimité », affirme-t-il.
Dans cette perspective, LAKOU prévoit des fiches pédagogiques accompagnant les films afin de faciliter leur intégration dans les programmes d’enseignement.
Vers une transformation du cycle de vie des films
Au-delà de l’accès, le projet entend modifier le rapport économique des réalisateurs à leurs œuvres après les festivals.
Aujourd’hui, explique son fondateur, « un cinéaste présente son film en festival, puis reçoit au mieux un paiement unique sans revenus durables ensuite ».
Avec LAKOU, il décrit un autre modèle : « Le cinéaste continue à percevoir des revenus tant que son film génère des visionnages. »
L’objectif est de créer un système où les œuvres restent disponibles dans le temps et peuvent générer des revenus continus.
Une ambition de long terme
À plus long terme, le projet ambitionne de devenir une infrastructure culturelle numérique à part entière, avec un rôle d’archive, de diffusion et de soutien à la création.
« Une plateforme distribue du contenu. Une infrastructure change les conditions de possibilité d’une culture », résume le fondateur.
Le projet prévoit également une expansion vers d’autres espaces caribéens et afro-latins, ainsi qu’un élargissement progressif des formats proposés.
LAKOU se positionne dans un débat plus large sur la circulation des œuvres issues des cinémas dits périphériques et leur place dans les circuits internationaux de diffusion.
Pour Jefferson Milce, la question centrale reste celle de la continuité : « La transformation concrète, c’est celle-là : passer de l’invisibilité structurelle à l’existence permanente. »
Entre festival et diffusion numérique, le projet entend ainsi s’inscrire dans un espace encore peu structuré, où la question de l’accès reste, pour de nombreux cinéastes, un enjeu central.