Joé Dwèt Filé et la question de la solidarité dans la musique haïtienne

Written on 05/13/2026
Youbens Cupidon

Aujourd’hui, l’industrie musicale haïtienne continue de faire face à plusieurs fragilités structurelles qui freinent parfois son évolution collective. Entre rivalités entretenues sur les réseaux sociaux, divisions entre fanbases, conflits d’ego et manque de collaboration durable entre certains acteurs du milieu, le journaliste Carel Pedre estime que la scène haïtienne peine encore à construire une véritable dynamique d’unité capable de renforcer son rayonnement.

Dans un environnement où chaque sortie musicale devient parfois un terrain de compétition permanente, certains artistes tentent néanmoins d’adopter une posture différente, davantage axée sur le soutien mutuel et la valorisation collective. C’est notamment le cas du chanteur franco-haïtien Joé Dwèt Filé, dont les différentes apparitions aux côtés d’artistes haïtiens de passage à Paris ont régulièrement attiré l’attention ces dernières années.

« Joé Dwèt Filé est en train de donner une leçon de solidarité aux acteurs de l’industrie musicale haïtienne. Cette vidéo n’a pas pour but de le féliciter, mais je profite justement de ses actions pour traiter quelques problématiques qui sévissent dans cette industrie : manque de présence, manque de soutien public et manque de solidarité entre les artistes », souligne Carel Pedre dans une vidéo publiée sur son compte Instagram.

Selon le journaliste, les actions entreprises par Joé Dwèt Filé sont normales, mais le fait qu’elles soient rares dans le secteur leur donne une portée extraordinaire. Plus loin, Carel Pedre mentionne que les acteurs du secteur culturel demandent souvent au public de soutenir les artistes. Dans ce sens, le PDG de la plateforme Chokarella s’interroge sur l’existence réelle de l’entraide entre les artistes.

« Je fais une remarque vis-à-vis de Joé Dwèt Filé : à chaque fois qu’il y a un artiste ou un groupe haïtien de passage à Paris pour un événement, très souvent il fait son apparition. Que ce soit dans les activités du groupe Kaï, Harmonik, Nu Look, Teddy Hashtag, Mebel Brun, Kenny, Klass, Naika et récemment il était présent aux côtés de Medjy afin de le saluer et de lui apporter son soutien », observe le journaliste.

À la suite de cette remarque, Carel Pedre s’interroge sur l’absence de cette culture dans le secteur. « Pourquoi cette pratique est-elle si rare dans l’industrie musicale haïtienne ? » Pour lui, être présent lors d’une activité culturelle n’est pas une mince affaire ; cela revêt une grande importance. « Lorsqu’un artiste se déplace pour aller soutenir son pair, il ne fait pas qu’assister à un spectacle, mais il transmet aussi un message publiquement », ajoute Carel.

De plus, il explique que ce geste illustre le respect que l’artiste porte aux œuvres et au travail de ses pairs. Bien qu’ils évoluent dans le même marché, l’évolution de l’un ne représente pas une menace pour l’autre. Selon lui, dans une industrie où l’ego, la rivalité et les petits clans prennent souvent trop de place, un simple acte de présence peut avoir une importance particulière.

Par ailleurs, Carel Pedre souligne que ce phénomène est encore plus évident au sein de la diaspora haïtienne. « Si l’on prend comme exemple New York ou Miami, où résident de nombreux artistes, musiciens, animateurs, promoteurs, DJ et influenceurs dans une même ville, combien de fois voit-on un artiste haïtien soutenir un autre artiste à l’affiche ? », s’interroge-t-il.

D’après ses déclarations, le soutien ne se résume pas à partager la scène avec son pair, mais aussi à assister à l’événement, saluer l’initiative, faire une publication ou encourager l’autre, entre autres. « L’industrie musicale haïtienne ne peut pas évoluer si chacun reste dans son petit coin. Nous aimons parler d’industrie, mais la musique ne peut pas être le seul élément constitutif de cette industrie », ajoute Carel. « Pour y parvenir, il faut des relations, des alliances, de la visibilité et du respect mutuel […] »

À ce stade, il affirme que si chaque acteur pense pouvoir évoluer seul, l’industrie restera toujours fragmentée. Le public peut toujours apporter son soutien, le secteur médiatique peut continuer à jouer son rôle dans la diffusion des œuvres et les promoteurs peuvent continuer à prendre des risques dans l’organisation des événements, mais il reste convaincu que les artistes ont également leur part de responsabilité.

Pour lui, le chanteur franco-haïtien n’est pas parfait, mais ses gestes ont une importance cruciale pour le développement de l’industrie. « Cela ne veut pas dire que Joé Dwèt Filé est le seul artiste haïtien qui soutient les autres artistes. Il y a d’autres artistes qui emboîtent le pas, mais leurs gestes sont moins visibles », justifie-t-il.

Carel Pedre insiste sur le fait que les artistes n’ont pas l’obligation de participer à toutes les activités organisées dans l’industrie. « Mais lorsqu’un artiste qui a sa propre carrière, son public et son propre agenda prend le temps d’être présent lors d’occasions importantes pour d’autres artistes, cela a beaucoup de valeur et renvoie une image plus positive », souligne le journaliste.

En conclusion, Carel Pedre affirme que l’industrie musicale haïtienne a besoin de beaucoup plus de structure, mais aussi de solidarité. « Il faut qu’il y ait davantage d’artistes qui n’ont pas honte de montrer leur satisfaction face à la réussite de leurs pairs, davantage de personnes qui comprennent que la réussite d’un autre est bénéfique pour toute l’industrie », ajoute-t-il, avant de questionner l’absence d’un projet musical réunissant plusieurs artistes autour de la Coupe du monde 2026.