Le cinéaste autodidacte haïtiano-américain Elisée Junior St. Preux s’est confié à Chokarella sur la genèse de « The Tropic Sun And His Eyes », son tout premier long métrage tourné intégralement dans le nord d’Haïti. Entre réalisme, silence et symbolisme, le film explore la réconciliation entre un père haïtien et son fils, tout en abordant des thèmes liés à la santé mentale, à la masculinité toxique et aux traumatismes générationnels.
Produit avec le soutien de Warner Bros. Discovery OneFifty et Reel Hope Media, le projet a été sélectionné en compétition officielle dans la catégorie « International Narrative Competition » du Tribeca Festival 2026. « The Tropic Sun And His Eyes » sera présenté en première mondiale le 5 juin, dans le cadre de la 25e édition du festival prévue à New York du 3 au 14 juin 2026.
Dans cet entretien, le réalisateur revient sur son parcours, les défis du tournage en Haïti, son regard sur le cinéma haïtien et la portée profondément personnelle de cette œuvre.
Une idée née d’un carnet de notes
Depuis 2017, Elisée Junior St. Preux garde un carnet dans lequel il note ses idées de films. Parmi elles figurait une phrase simple : « faire un film en Haïti ». À l’époque, il ignorait encore la forme que prendrait le projet, mais savait déjà qu’il tournerait autour d’une histoire familiale.
« Ce n’est qu’en devenant véritablement l’artiste que j’étais destiné à être, et en comprenant les histoires que je voulais raconter, que l’idée finale a émergé », explique-t-il.
Le cinéaste affirme vouloir raconter des histoires qui remettent en question la masculinité toxique tout en humanisant les relations entre pères et fils. Pour lui, il était essentiel de proposer une autre représentation d’Haïti à l’écran, loin des récits uniquement centrés sur le chaos ou la souffrance.
« Compte tenu de l’image négative des Haïtiens véhiculée dans les médias et de l’attitude souvent froide des hommes haïtiens, il m’a semblé essentiel de montrer la beauté d’Haïti tout en abordant le sujet important, mais souvent négligé, de la vulnérabilité masculine », confie-t-il.
Le réalisateur ajoute avoir voulu créer « un nouveau récit sur Haïti, empreint d’onirisme, sans s’attarder sur ses aspects traumatiques ».
Le déclic après l’échec d’un précédent projet
L’idée du long métrage s’est véritablement imposée en 2021, après l’échec d’un précédent projet qu’il tentait de faire financer. Après une année passée à présenter un autre scénario sans obtenir d’investissements, le réalisateur dit avoir ressenti une profonde frustration face à l’image de « novice » qui lui était renvoyée par l’industrie.
Il décide alors de replonger dans ses notes et retrouve ce projet de film situé en Haïti.
« J’ai compris que non seulement je pouvais produire ce film à moindre coût, mais qu’il représentait également le risque créatif que je devais prendre à ce moment précis », raconte-t-il.
Le cinéaste souligne également le manque de longs métrages haïtiens visibles à l’international, un constat qui a renforcé son envie de porter cette histoire à l’écran.
Derrière le récit se cache aussi une dimension profondément intime. Le réalisateur révèle avoir perdu un membre de sa fratrie à cause de la maladie mentale il y a plus de dix ans. Selon lui, cette personne, comme le protagoniste du film, peinait à communiquer avec ses parents en raison de différences culturelles, sociales et générationnelles.
« Finalement, elle est partie et n’est jamais revenue », dit-il.
« The Tropic Sun And His Eyes » est ainsi pensé comme une représentation visuelle de ce que pourrait être un retour au foyer.
« Je voulais centrer cette histoire autour de la santé mentale, car je pense que l’on ne quitte pas sa famille sans raison », affirme-t-il encore, évoquant des blessures profondes et des traumatismes capables de se transmettre d’une génération à l’autre.
Le titre lui-même possède une forte charge symbolique.
« “The Sun” représente la lumière dont nous rêvons. “His Eyes” représente la lumière que nous possédons. “Tropic” parce que nous sommes dans un paradis tropical : Haïti », explique-t-il.
Le film aborde plusieurs thèmes centraux, dont la santé mentale, la relation père-fils, la vulnérabilité masculine, la réconciliation familiale, les traumatismes générationnels et la réinvention culturelle.
Un tournage ancré dans le nord d’Haïti
Le tournage s’est déroulé entièrement dans le nord d’Haïti, principalement au Cap-Haïtien, mais aussi à Milot, Limonade, Labadee, au village de Caracol, à Cadrasse et sur le boulevard du Cap-Haïtien. Un choix loin d’être anodin pour le réalisateur, dont la famille est originaire de cette région.
Les lieux ont été sélectionnés après plusieurs jours de repérages en juin 2023. Certaines découvertes sont également venues d’amis présents sur place qui lui signalaient des endroits susceptibles de correspondre à l’univers du film.
Ces espaces portent aussi une dimension symbolique. Le réalisateur cite notamment Limonade, dont la végétation abondante renvoie, selon lui, à « la nature, la croissance, le renouveau et la guérison ».
Visuellement, « The Tropic Sun And His Eyes » se veut « nostalgique, rêveur et exploratoire ». Le réalisateur explique avoir privilégié une approche épurée, laissant les images raconter l’histoire.
« Je ne voulais ni surcharge de direction artistique ni plans tape-à-l’œil. Je pense qu’Haïti m’offrait naturellement exactement ce dont j’avais besoin », dit-il à propos du travail mené avec son directeur de la photographie.
Le casting, lui aussi, s’est construit de manière atypique. En raison du manque de structures de casting dans le nord du pays, une partie des auditions a été réalisée virtuellement et reposait largement sur des recommandations. Mais la majorité des comédiens a été choisie directement sur le terrain.
« Certains jours, j’arrivais sur un quai, je remarquais un pêcheur qui me semblait parfait pour un rôle, puis je lui trouvais rapidement des vêtements avant de l’intégrer à la scène », raconte-t-il.
Les rôles principaux sont interprétés par Steevenson Jean et Bangui Machiny.
Le réalisateur précise également que la distribution est composée à 100 % d’Haïtiens et que l’équipe technique était presque entièrement haïtienne.
« Il était essentiel pour moi de collaborer avec les nôtres », insiste-t-il.
Douze jours de tournage dans des conditions difficiles
Le tournage, effectué en août 2024 sur une période de douze jours, s’est toutefois révélé particulièrement éprouvant. Le cinéaste évoque l’absence d’un véritable écosystème cinématographique dans la région du Cap-Haïtien, ainsi que plusieurs situations dangereuses et des problèmes de santé rencontrés pendant la production.
Les difficultés financières ont aussi compliqué le processus. À leur arrivée, une panne technologique nationale obligeait toutes les transactions à se faire en espèces.
« Je devais envoyer via MoneyGram le montant exact nécessaire pour chaque journée de tournage à mon producteur en Haïti la veille au soir », explique-t-il.
Celui-ci se rendait ensuite à la banque afin de retirer l’équivalent en gourdes avant le début de chaque journée de tournage.
La sélection au Tribeca Festival comme tournant
La sélection du film au Tribeca Festival 2026 a été vécue comme un moment déterminant.
« J’ai été profondément émerveillé », confie le réalisateur, particulièrement marqué par le message personnel envoyé par le responsable de la programmation internationale du festival.
« Je me sens enfin vu, ce qui est rare pour moi en tant qu’artiste haïtiano-américain », ajoute-t-il.
Cette reconnaissance lui donne aujourd’hui envie de raconter encore davantage d’histoires liées à Haïti.
Concernant la réception du film, le cinéaste espère que le public international développera une compréhension plus nuancée du pays.
« Même s’il s’agit d’un film haïtien, il est également destiné à la diaspora », souligne-t-il.
Un parcours entre musique, théâtre et cinéma
Né à North Miami Beach, Elisée Junior St. Preux se définit comme un cinéphile depuis l’enfance. Avant même d’imaginer une carrière dans le cinéma, il passait des années à télécharger et regarder des films sur sa PSP.
Son parcours artistique débute pourtant par la musique, lui qui jouait des instruments à cuivre dans des orchestres. Diplômé en commerce et technologies de l’information avec une mineure en théâtre, il découvre ensuite le jeu d’acteur avant de décider de se distribuer lui-même dans ses propres projets.
C’est en apprenant seul à écrire et réaliser qu’il développe sa passion pour la mise en scène.
Parmi les moments marquants de sa carrière, il cite sa participation au programme « Rising Voices », en partenariat avec la société de production de « Lena Waithe, Hillman Grad Productions ».
« Cette expérience m’a appris que j’avais les capacités nécessaires pour réussir », dit-il.
Le réalisateur revendique également l’influence de cinéastes comme Denis Villeneuve, Yorgos Lanthimos, Steve McQueen, Julie Dash, Paul Thomas Anderson et Christopher Nolan.
De nouveaux projets tournés vers Haïti
Après « The Tropic Sun And His Eyes », Elisée Junior St. Preux travaille déjà au financement de son prochain long métrage, « Saltwater Symphony », qui sera tourné à La Nouvelle-Orléans.
Mais il assure vouloir continuer à raconter des histoires liées à Haïti.
« Chaque année, de nouveaux projets mettent en lumière la présence des Haïtiens dans différents domaines », dit-il à propos de l’évolution du cinéma haïtien sur la scène internationale.
« La représentation compte, et chaque avancée a son importance. »
Au-delà du cinéma, le réalisateur affirme que ce film représente avant tout « l’espoir ».
« L’espoir pour Haïti, l’espoir pour les hommes noirs, l’espoir pour les familles à travers le monde, et l’espoir pour ma propre famille », conclut-il, avant de résumer son œuvre en une phrase : « Si les traumatismes générationnels peuvent se transmettre, alors la guérison générationnelle le peut aussi. »