Le mois de juin est consacré à la santé mentale des hommes. Une période censée ouvrir la parole, mais qui met aussi en lumière un constat persistant : dans de nombreux foyers haïtiens, les émotions masculines restent encore enfermées derrière des phrases qui reviennent sans cesse. Un homme doit tenir. Un homme doit encaisser. Un homme ne parle pas.
Dans un pays marqué par l’insécurité et les difficultés économiques, cette réalité s’ajoute à une autre, plus silencieuse : celle de la santé mentale des hommes, souvent peu abordée publiquement.
Une masculinité façonnée dans le silence
Dès l’enfance, les repères sont posés. « Un homme doit rester fort, un homme ne pleure pas » : ces phrases structurent une manière d’être et de réagir face à la douleur.
Pour le Dr Jean Anderson Lima, coordonnateur clinique du Programme Santé Mentale pour le Plateau Central au sein de Zanmi Lasante, ces normes sociales freinent la demande d’aide psychologique. Elles installent l’idée qu’il faut gérer seul, même lorsque la charge devient lourde.
Dans un contexte de crise prolongée, ce poids devient plus visible. Les hommes, pères, jeunes adultes, adolescents, font face à un stress constant lié à la survie et à l’incertitude.
Sans espace pour exprimer ce qu’ils vivent, certains s’isolent. D’autres adoptent des comportements de compensation, dont l’usage de substances, selon plusieurs observations rapportées sur le terrain.
Une parole encore freinée malgré les campagnes de sensibilisation
Le mois de juin, dédié à la santé mentale des hommes, met en avant ces enjeux. Mais sur le terrain, consulter un professionnel reste difficile pour beaucoup.
La souffrance psychologique est encore souvent associée à une faiblesse ou à une anomalie.
La psychologue clinicienne Cassandra Lafalaise, interrogée par AyiboPost, rapporte des phrases fréquemment entendues : « Tu es folle ! », « Un homme doit gérer ses problèmes seul ».
Ces représentations contribuent à maintenir le silence autour de la santé mentale masculine, en particulier lorsqu’il s’agit de reconnaître une détresse personnelle.
Selon la regrettée Marie Carmen Flambert Chéry, psychologue clinicienne et ancienne enseignante à l’Université d’État d’Haïti, la démarche de consultation reste souvent perçue comme un parcours difficile, marqué par des résistances sociales et culturelles.
Sensibiliser pour casser les idées reçues
Dans ce contexte, plusieurs professionnels de santé mentale insistent sur l’importance de la psychoéducation. Le psychologue Jeff Matherson Cadichon plaide pour une meilleure compréhension de la thérapie, expliquée avec des mots simples, afin de réduire les préjugés.
L’enjeu est double : accompagner les personnes touchées par des traumatismes et rappeler que la santé mentale fait partie de la santé globale, au même titre que la santé physique.
Des dispositifs d’écoute encore limités mais présents
Sur le terrain, certaines structures tentent de répondre à la demande.
L’Association Haïtienne de Psychologie propose une ligne d’urgence gratuite pour les personnes en détresse psychologique.
La plateforme Sikkolo propose également un accompagnement à distance, notamment pour les personnes isolées ou déplacées.
Ces initiatives restent encore limitées face à l’ampleur des besoins, mais elles participent à ouvrir des espaces d’écoute.
Entre visibilité du mois de juin et réalité du quotidien
Le mois de sensibilisation met le sujet sur la table. Mais la réalité quotidienne rappelle que la parole reste difficile à libérer pour beaucoup d’hommes.
Entre normes sociales, pression de la survie et accès limité aux soins, la santé mentale masculine reste prise entre deux dynamiques. Celle de la visibilité, et celle du silence qui continue de s’imposer dans de nombreux espaces.
Sources et références :
- AyiboPost : Interview de Cassandra Lafalaise, « Tu es folle ! », « Un homme doit gérer ses problèmes seul » : visiter un psy reste mal vu en Haïti.
- Zanmi Lasante : Intervention du Dr Jean Anderson Lima, médecin-coordonnateur clinique du Programme Santé Mentale.
- The Haitian Times : Analyse socioculturelle, La santé mentale dans la communauté haïtienne : guérir les cœurs et les esprits.
- Chokarella : Entretien avec le psychologue Jeff Matherson Cadichon, Santé mentale en Haïti : le psychologue Jeff Cadichon appelle à une meilleure prise en charge.
- Le Nouvelliste : Entretien avec Marie Carmen Flambert Chéry, Consulter un psychologue, est-ce une démarche compliquée ?.
- Ressources d’aide citées : Association Haïtienne de Psychologie (AHPsy – Ligne d’urgence : 2919-9000) et plateforme de soutien Sikkolo [AHPsy, Sikkolo].