À Pétion-Ville, un samedi de fin mai, la menstruation est sortie du silence pour entrer dans l’espace public sans détour. Sur la place Saint-Pierre, ce qui relève encore du non-dit dans beaucoup de foyers haïtiens s’est transformé en stands, discussions ouvertes et prises de parole frontales. Un déplacement symbolique qui dit autant sur la santé que sur les lignes de fracture sociales.
La première édition de la Foire de la menstruation a réuni, le samedi 30 mai 2026, les organisations RÈG Ayiti et Nègès Mawon autour d’un même constat : en Haïti, les règles ne sont pas seulement une question biologique ; elles restent un marqueur de tabous, d’inégalités et, parfois même, d’exclusion silencieuse.
Briser le silence autour des règles
Derrière les tables installées sur la place, des échanges se succèdent entre jeunes, professionnelles de santé, militantes et participantes curieuses. Le ton est direct, rarement filtré. Et c’est précisément l’objectif affiché par les organisatrices : déplacer la conversation hors des espaces fermés.
« La menstruation est un sujet tabou dans la société haïtienne. On nous a appris qu’il ne fallait pas en parler, car ce serait quelque chose de malsain », explique Marie Michma Edme, membre du conseil exécutif de RÈG Ayiti. Une phrase qui résume un héritage culturel encore fortement ancré, où le silence a longtemps remplacé l’éducation.
Sur la place Saint-Pierre, ce silence est précisément ce que l’événement cherche à fissurer.
Quand les règles deviennent un enjeu social
Dans le pays, la question menstruelle dépasse largement le cadre intime. Elle touche à la fréquentation scolaire, à la dignité, et parfois à la simple capacité de participer à la vie quotidienne sans obstacle. Plusieurs études et observations de terrain menées par des organisations féministes haïtiennes ont déjà documenté un phénomène récurrent : des jeunes filles qui manquent l’école pendant leurs règles, faute de protections hygiéniques ou d’infrastructures adaptées.
Pour les organisatrices, ce n’est pas un détail. C’est un indicateur social.
« Beaucoup d’enfants grandissent avec des clichés liés à ces sujets. Lorsqu’elles ont leurs règles, elles le vivent très difficilement. À l’école, elles n’osent parfois même pas demander des serviettes hygiéniques à la direction », poursuit Marie Michma Edme.
Ce type de témoignage revient comme un fil conducteur tout au long de la journée. Entre deux stands, la parole circule sans hiérarchie stricte entre expertes et participantes. Une approche volontaire, pensée pour rendre la discussion accessible.
Le plaidoyer pour la dignité menstruelle
Dans ce paysage, Nègès Mawon occupe une place centrale dans le plaidoyer féministe haïtien des dernières années. Pour sa secrétaire générale, Hogla Chérisier, la Foire de la menstruation s’inscrit dans une bataille plus large : celle de la reconnaissance politique de la dignité menstruelle.
« Il faut que les autorités reconnaissent la dignité menstruelle, car c’est un droit fondamental », affirme-t-elle, sans détour.
Derrière cette revendication, une idée revient avec insistance : la menstruation n’est pas uniquement une affaire de santé individuelle, mais un enjeu structurel. Accès aux produits d’hygiène, information, infrastructures sanitaires dans les écoles et lieux publics… tout s’entremêle.
Dans cette logique, l’organisation pousse aussi pour un débat législatif autour du congé menstruel en Haïti. Une mesure déjà évoquée dans plusieurs pays, mais encore absente du cadre légal haïtien.
« Nous menons aussi des actions de plaidoyer pour l’adoption d’une loi sur le congé menstruel. Certaines femmes vivent des douleurs importantes qui peuvent affecter leur capacité à travailler », ajoute Hogla Chérisier.
Des vécus personnels au cœur du débat
Sur place, la parole ne vient pas uniquement des militantes. Elle circule aussi à travers des expériences individuelles, parfois brèves, mais révélatrices.
Cassy, jeune professionnelle, décrit un cycle régulier mais accompagné de douleurs intenses lors des premiers jours. Une réalité qu’elle gère avec des antalgiques, faute d’alternative plus adaptée.
Son témoignage rejoint celui de nombreuses autres participantes qui évoquent des symptômes souvent minimisés dans l’espace public, alors qu’ils impactent concrètement la vie quotidienne.
Santé menstruelle et éducation
Du côté des acteurs de santé présents, le discours se veut à la fois pédagogique et nuancé. Pour une représentante de l’AIDS Healthcare Foundation, Wendie Adrien, les variations hormonales liées au cycle menstruel peuvent entraîner différents changements physiques et émotionnels.
Elle insiste sur un point : ces manifestations sont normales, même si elles restent peu discutées publiquement.
Mais la journée n’élude pas non plus les zones de vigilance médicale. La docteure généraliste Jamessie Rachilde Joseph rappelle que certaines douleurs menstruelles intenses ne doivent pas être banalisées.
Dans certains cas, elles peuvent être liées à des pathologies comme l’endométriose, nécessitant un suivi médical.
« Parfois, beaucoup de douleurs pendant les règles sont liées à l’endométriose, mais pas tout le temps. Il est important de consulter un gynécologue dès le plus jeune âge », souligne-t-elle.
Un rappel qui replace la santé menstruelle dans un cadre plus large : celui de l’accès aux soins spécialisés, encore limité pour une partie de la population.
Un espace de sensibilisation collective
Au fil de la journée, la Foire de la menstruation devient un espace hybride. Ni conférence classique, ni simple événement de sensibilisation. Les stands de FIEF, de l’AIDS Healthcare Foundation et d’autres organisations participent à cette circulation de savoirs entre médecine, activisme et vécu personnel.
Tous convergent pourtant vers une même idée : la menstruation reste trop souvent traitée comme un sujet secondaire, voire invisible.
Dans un contexte haïtien marqué par des crises multiples, économiques, sociales et sécuritaires, les questions de santé publique passent souvent au second plan. Mais pour les organisatrices, c’est précisément dans ces moments de tension que les vulnérabilités s’accentuent.
L’accès aux protections hygiéniques, à l’information fiable et à des espaces sanitaires dignes devient alors un marqueur d’inégalité encore plus visible.
Vers une mobilisation plus large
En refermant cette première édition, les organisatrices ne parlent pas de conclusion, mais de point de départ. La place Saint-Pierre a servi de laboratoire à ciel ouvert, où la parole a été testée hors des cadres habituels.
Reste désormais la suite : celle de la traduction de ces échanges en politiques publiques, en changements concrets, et en continuité dans l’espace public haïtien.
Car à Pétion-Ville, ce samedi-là, la menstruation n’a pas seulement été évoquée. Elle a occupé l’espace.

