La réalisatrice haïtienne Vicky Plancher revient sur son film primé, Dorsin & Brown, aux Canadian Black Screen Awards

Written on 02/19/2026
LA RÉDACTION

La convention annuelle et la remise des Canadian Black Screen Awards 2026 du Black Actors and Film Guild Canada se sont tenues les 14 février à Brampton, en Ontario, dans le cadre du Mois de l’histoire des Noirs. L’événement a rassemblé des professionnels du cinéma et des médias pour mettre en lumière des productions issues des communautés noires au Canada.

À cette occasion, le court-métrage “Dorsin & Brown” a reçu le prix du Meilleur Thriller Court. Sa productrice et réalisatrice, Vicky Plancher, voit dans cette distinction l’aboutissement d’un long parcours. « Cette reconnaissance signifie que 18 ans de persévérance portent leurs fruits », explique-t-elle. Elle précise avoir écrit le scénario « il y a près de deux décennies » parce qu’elle ne voyait pas « de personnages haïtiens complexes et professionnels à l’écran ». Son intention, dit-elle, était de montrer « qui nous sommes vraiment : influents, talentueux, essentiels ».

Tournage du court métrage : Dorsin & Brown- Jamall Johnson et Rosemary Manso crédit photo : Caragh Fitzsimmons

Pour l’équipe, cette récompense constitue une validation du projet. « Notre court-métrage remplit sa mission : démontrer qu’une série centrée sur un avocat haïtien peut captiver un public bien au-delà de notre communauté », affirme Vicky Plancher. Elle rappelle également que la sélection du film au International Black and Diversity Festival en avril « confirme que cette histoire résonne universellement ». Sur le plan personnel, elle confie que ce prix lui adresse un message clair : « Vicky, tu es sur la bonne voie. »

Le film met en scène Christian Dorsin, un avocat haïtien présenté comme talentueux mais controversé. Pour la réalisatrice, ce choix n’est pas anodin. « Christian Dorsin incarne un conflit que je vois chez tant d’enfants d’immigrants : comment réussir sans perdre son âme ? » Dans le court-métrage, dit-elle, « on effleure à peine sa complexité », montrant « un avocat brillant mais moralement ambigu, qui a pris ses distances avec sa communauté ». La série en développement devrait approfondir « la pression d’être “le meilleur” parce qu’on est Noir, les compromis quotidiens, et cette question déchirante : qui suis-je sans ma culture ? »

L’identité haïtienne occupe également une place centrale dans le récit. « Cette humanité est portée par quelque chose de plus grand que lui : l’identité haïtienne, qui est un personnage en soi », souligne Vicky Plancher. Elle évoque la trame sonore signée Andybeatz et Eyo-E comme une présence constante : « Cette musique, c’est la culture qui pulse en arrière-plan, même quand Christian la renie. Elle est là, elle l’attend, elle l’appelle. » À travers ce choix artistique, elle affirme vouloir rappeler que « l’authenticité haïtienne est non-négociable ».

Au-delà de la fiction, le film interroge « le prix du succès » et « le choix qui change tout ». « Le message est simple : votre lutte est vue, et elle mérite d’être racontée », insiste la réalisatrice à l’attention des professionnels immigrants et noirs. Selon elle, « “bon” ne suffit pas », il faut souvent être « “le meilleur” ». Elle précise que le personnage a « choisi une voie moralement discutable pour réussir », et que la série explorera « les conséquences de ce choix ». « Le prix du succès, ce n’est pas seulement ce qu’on gagne, c’est aussi ce qu’on perd », ajoute-t-elle.

Cette réflexion fait écho à son propre parcours. « J’ai mis 18 ans à faire ce film sans compromettre mes valeurs. J’ai choisi la lenteur plutôt que de me renier », confie Vicky Plancher. Elle évoque aussi les témoignages de proches confrontées à des exigences implicites dans leur milieu professionnel : « lisser leurs cheveux pour être “professionnelles”, adoucir leur ton pour ne pas être “l’énergique noire”, laisser leur légume à la maison pour ne pas avoir à expliquer ce qu’elles mangent ». Elle résume cette réalité en ces termes : « Être quelqu’un d’autre au travail, c’est épuisant. »

À travers Christian Dorsin, elle souhaite rendre visible cette fatigue silencieuse. « Derrière son succès, il y a cette question : à force de cacher qui je suis, que reste-t-il de moi ? » affirme-t-elle. Avec sa société Mare Rouge Entertainment, la réalisatrice entend poursuivre cette démarche. « Notre mission est de construire des personnages qui reflètent une réalité pas toujours explorée dans les médias actuels. Christian Dorsin est notre premier. Il ne sera pas le dernier. »

Par Ravensley Boisrond, éditeur en chef de Chokarella