Au début des années 2000, une nouvelle voix s’impose progressivement dans le paysage musical haïtien : celle de Misterlyne Jean, connue sous le nom de scène Misty Jean. Chanteuse, auteure-compositrice, danseuse et actrice, elle construit sa carrière dans un environnement largement dominé par des figures masculines. Plus de vingt ans après ses débuts, son parcours pose une question récurrente : pourquoi une artiste au rayonnement international demeure-t-elle relativement peu reconnue dans son propre pays ?
Issue d’une famille de quatre enfants où l’art occupe une place centrale, Misty Jean découvre la scène dès l’âge de trois ans, sous l’influence de sa mère, comédienne. Dans plusieurs entretiens, elle explique avoir assuré les premières parties des spectacles du comédien haïtien Fernel Valcourt, dit Jesifra Lestomak, en tant que chanteuse.
Née au début des années 1980 en Haïti, elle suit parallèlement une formation en danse à l’Institut de Danse Lynn William Rouzier, où elle se produit très jeune. À sept ans, elle participe à des concours de chant amateurs afin de poursuivre sa vocation artistique. Quelques années plus tard, elle devient soliste de la chorale du Collège Roger Anglade. Cette immersion précoce dans différents registres artistiques façonne une artiste polyvalente, à l’aise sur scène.
Avant de lancer officiellement sa carrière professionnelle, elle partage l’affiche avec des musiciens reconnus, notamment le pianiste Raoul Denis Jr et les frères Widmaier lors de la Soirée Magique de la Guitare en 1998. Son parcours s’élargit ensuite au-delà du champ musical : elle est élue Miss West Indies en 2001 à Saint-Martin parmi 21 pays participants, puis Miss de la francophonie à Port-au-Prince en 2002, et reine du Carnaval au Mardi Gras de Greater Miami en avril 2003.
En 2004, après avoir enregistré des morceaux pour d’autres artistes, elle s’installe définitivement à Miami pour se consacrer à sa carrière musicale. Sous la direction du producteur Jeff Wainwright, propriétaire du label Kreyol Music, elle sort son premier album, « Plus Près De Toi », en juin 2004. Le projet mêle compas et zouk, entre autres sonorités.
La sortie de cet opus marque un tournant. Misty Jean se produit sur de grandes scènes et partage notamment l’affiche avec la rappeuse américaine Lil’ Kim à Bayfront Park, avant d’entamer une tournée dans les Antilles françaises en août 2004. À l’international, elle affirme trouver un espace d’expression plus ouvert.
Mais derrière cette visibilité, l’artiste met en avant les limites du marché haïtien. “L’industrie de la musique haïtienne, dans son stade actuel, n’offre pas l’égalité des chances aux artistes féminines. J’ai produit à un rythme égal à la plupart de nos meilleurs groupes de compas masculins, mais les promoteurs préfèrent soutenir ou promouvoir une artiste étrangère plutôt que de donner une chance à la leur” explique-t elle lors d’une interview accordée au journal Kreyolicious 2004.
Elle évoque également des problèmes structurels : faiblesse des mécanismes liés aux droits d’auteur, absence de système clair de paiement pour la radiodiffusion, et difficultés de collaboration avec certains artistes masculins. “Je l’ai essayé plusieurs fois. Cependant, la plupart des artistes masculins sont contrôlés par leur propre maison de disques, producteur ou promoteur. Il est difficile de parvenir à un accord qui profite aux deux parties” lâche t-elle.
Face à ces contraintes, Misty Jean choisit de renforcer sa présence sur la scène internationale. “ Lorsque je voyage à l’étranger, dans les Caraïbes et en France, je suis traitée avec respect. Plus important encore, je représente Haïti” poursuit-elle.
Au fil des années, elle publie six albums studio, dont « Just Like That » et « Li Pa Twò Ta », ainsi que trois projets live. Elle dirige également son propre groupe de compas, assumant un rôle de leader dans un secteur où les formations masculines restent majoritaires.
Pour certains observateurs, son parcours dépasse le simple cadre artistique et révèle un déséquilibre plus large dans l’industrie musicale haïtienne. “ Il y a un talent féminin qui m’a toujours impressionné et qui peut mener un groupe compas très bien, c’est Misty Jean. Je crois qu’elle a accompli tant de choses dans le milieu musical haïtien qui n’ont assez de reconnaissance. Si on monte une formation musicale j’aimerais la voir comme chanteuse principale. Cela veut dire que les autres chanteuses qui sont présent se débrouillent. Je n’imagine pas Rutshelle dans un jazz, ou Bedjine dans un autre […]” explique Carel Pedre au micro de HMI 509.
Entre reconnaissance internationale et perception locale contrastée, le parcours de Misty Jean met en lumière les tensions qui traversent l’industrie musicale haïtienne : accès aux scènes, mécanismes de promotion et place accordée aux artistes féminines. Son itinéraire s’inscrit ainsi à la croisée d’une trajectoire personnelle et d’un débat plus large sur les dynamiques du secteur culturel en Haïti.
Par Youbens Cupidon © Chokarella

