Vicky Plancher : Bâtir des ponts entre les récits haïtiens et l’industrie internationale du cinéma

Written on 03/10/2026
LA RÉDACTION

Productrice, scénariste et réalisatrice, Vicky Plancher évolue depuis plus de deux décennies dans l’industrie audiovisuelle nord-américaine. Cette cinéaste haïtiano-canadienne développe des projets ancrés dans l’identité et l’histoire haïtiennes, tout en cherchant à leur donner une portée internationale. Dans le cadre d’une série d’articles consacrée à des femmes professionnelles évoluant dans différents secteurs de la société, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes célébrée le 8 mars, Chokarella propose le portrait d’une créatrice qui se définit à la fois comme conteuse d’histoires, bâtisseuse d’écosystème et mentor pour la nouvelle génération.

Cinéaste haïtiano-canadienne, Vicky Plancher revendique son appartenance à la diaspora. Diplômée de l’Université McGill, elle est également membre d’ACTRA, le syndicat canadien des comédiens, ainsi que de l’IATSE, qui représente les techniciens du secteur audiovisuel. « Je suis une haïtiano-canadienne, fière représentante de la diaspora », affirme-t-elle.

Son parcours l’a notamment conduite à fonder Mare Rouge Entertainment, une maison de production indépendante basée à Vancouver, mais qui entretient des liens étroits avec le milieu cinématographique montréalais.

Ses débuts dans l’industrie remontent à 2001. Depuis lors, elle a occupé plusieurs fonctions, gravissant progressivement les échelons du milieu audiovisuel. D’abord adjointe à la production puis assistante de producteur, elle a également évolué devant la caméra, derrière celle-ci et dans les bureaux de production. « J’ai travaillé devant la caméra, derrière la caméra et dans les bureaux de production », explique-t-elle.

Aujourd’hui, elle cumule les rôles de productrice, scénariste et réalisatrice, tout en développant à la fois des projets de fiction et des documentaires.

Cette trajectoire s’est construite progressivement autour d’une motivation constante : raconter des histoires liées à la complexité de l’identité haïtienne, loin des clichés. « Je voulais raconter des histoires qui reflète la complexité de l’identité haïtienne, loin des clichés », souligne-t-elle. Passionnée par l’histoire et la culture haïtiennes, elle estime que de nombreux aspects de cette expérience restent encore peu représentés à l’écran.

« J’aime l’histoire et la culture haïtienne, et je trouve triste que tant de chose restent encore à capturer sur pellicule », confie-t-elle. Pour elle, le cinéma constitue un moyen de combler ce manque.

Cette volonté de représentation constitue l’un des moteurs de sa démarche artistique. Selon la cinéaste, sa passion pour la réalisation est née d’un constat. « Les histoires haïtiennes sont trop souvent racontées à travers un regard extérieur. Je voulais prendre le contrôle de notre récit », affirme-t-elle.

C’est dans cette perspective qu’est né le projet Dorsin & Brown, une œuvre qui illustre cette ambition. La série met notamment en scène un avocat haïtien prospère à Miami, un personnage qui rompt avec certaines représentations stéréotypées. « Je voulais briser les stéréotypes et montrer un avocat haïtien prospère à Miami, tout en explorant les tensions intérieures que ce succès peut engendrer », explique-t-elle.

Avant même d’intégrer l’univers du cinéma, Vicky Plancher avait déjà développé une sensibilité artistique. Elle explique avoir grandi dans un environnement où les activités culturelles occupaient une place importante, notamment à travers l’église. « J’ai grandi à l’église, donc j’ai toujours été impliqué dans le théâtre et les activités jeunesse », raconte-t-elle.

Cette immersion précoce dans la scène et l’expression artistique a nourri son imagination créative. « Transformer ces compétences en cinéma est venu naturellement, parce que mon esprit créatif a toujours été présent », ajoute-t-elle.

Son environnement familial lui a également transmis une forte fierté culturelle. Même si le cinéma ne représentait pas nécessairement une voie professionnelle traditionnelle, cette conviction que les histoires haïtiennes méritent d’être racontées est devenue un moteur. « Cette fierté, ce sentiment que nos histoires méritent d’être racontées avec excellence est devenu mon moteur », explique-t-elle à Chokarella.

Des débuts marqués par la prise de risque

Les premiers pas de la cinéaste dans la réalisation se sont construits progressivement au contact direct de l’industrie. « J’ai commencé par apprendre sur le terrain, observer, lire, écouter », affirme-t-elle.

Une semaine d’études à l’université Paris X constitue un moment charnière dans son parcours, période durant laquelle elle décide de se consacrer à l’écriture et à la production de ses propres histoires. Elle débute alors comme adjointe à la production à Montréal, où elle rencontre l’acteur haïtien Benz Antoine, qui avait tenté sa chance à Vancouver, l’un des principaux centres de production audiovisuelle au Canada.

Elle prend alors la décision de déménager sans logement ni emploi assuré. « En quelques mois, j’ai déménagé sans appartement, sans emploi, juste avec un rêve », raconte-t-elle. Une expérience qu’elle décrit comme « à la fois terrifiante et exaltante ».

Grâce à son expérience comme comédienne, elle décroche rapidement des contrats de figuration et de doublure sur des productions à gros budget. « Comme adjointe à la production, j’ai appris les rouages techniques. Comme doublure, j’ai eu accès au côté créatif », explique-t-elle.

Par la suite, elle assiste plusieurs producteurs et découvre la dimension commerciale de l’industrie. Le développement de Dorsin & Brown comme preuve de concept marque alors un tournant dans sa carrière. « C’était un pari audacieux pour prouver qu’une histoire haïtienne pouvait avoir une portée universelle », souligne-t-elle.

Son premier projet audiovisuel remonte à un court métrage réalisé durant ses études universitaires. Bien qu’il n’ait jamais été diffusé, l’expérience reste déterminante dans son parcours. Elle se souvient avoir écrit le scénario, travaillé avec un comédien et une petite équipe avant de découvrir le résultat final sur un écran de télévision.

« Je n’étais pas satisfaite, je suis perfectionniste, mais j’étais tellement heureuse de voir quelque chose sorti de mon esprit prendre vie », confie-t-elle. Cette première expérience lui a apporté une conviction essentielle. « Ce sentiment d’accomplissement m’a appris une chose, je pouvais le faire. Tout est possible », ajoute-t-elle.

Au début de sa carrière, plusieurs obstacles se sont présentés. Le premier consistait à convaincre son entourage que le cinéma pouvait constituer une véritable profession. Elle se souvient notamment des interrogations de sa grand-mère. « Ma grand-mère me demandait si je gagnerais un jour ma vie en regardant la télévision », raconte-t-elle avec humour.

Au-delà de cet aspect familial, le principal défi créatif consistait à démontrer que les histoires haïtiennes pouvaient toucher un public plus large. « On nous disait parfois que nos histoires étaient de niche », explique-t-elle. « Le défi était de faire voir notre ambition au-delà des préjugés. »

Sur le plan artistique, Vicky Plancher définit son approche comme profondément centrée sur les personnages. Ses projets explorent l’identité, la culture et l’authenticité. « Mes projets sont centrés sur les personnages et ancrés dans l’identité », dit-elle.

Elle s’intéresse particulièrement aux connexions qui peuvent émerger entre des expériences humaines apparemment différentes. « Je veux que mes films aient un impact, même subtil, pour encourager la conversation », souligne-t-elle. Elle insiste toutefois également sur la dimension de divertissement du cinéma. « Pour moi, un grand film, c’est celui dans lequel on s’évade pendant deux heures et qu’on porte en soi pendant des jours après », indique-t-elle.

Les thèmes qui nourrissent son travail sont étroitement liés à l’expérience migratoire. Les histoires d’immigrants, les cultures et les questions d’appartenance constituent le socle de nombreux projets. « Je suis fascinée par les histoires d’immigrants, les cultures et les perspectives inédites », explique-t-elle.

Cette réflexion se retrouve notamment dans le personnage de Christian Dorsin dans Dorsin & Brown. « Le paradoxe de l’immigrant devoir se renier pour s’intégrer est au cœur de mon travail », affirme-t-elle. « La question centrale est : “Que reste-t-il au sommet si on a perdu son âme en chemin ?” », ajoute-t-elle.

Femmes et cinéma une présence nécessaire

Interrogée sur la place des femmes dans l’industrie cinématographique haïtienne, la réalisatrice insiste sur l’importance de leur contribution. « Notre perspective est nécessaire, tant sur le plan créatif que commercial », indique-t-elle.

Elle observe également l’émergence d’une nouvelle génération de cinéastes haïtiennes qui refusent d’être cantonnées à certains rôles. « Nous prenons notre place dans le drame, le thriller ou le documentaire », dit-elle.

« Comme pendant la révolution haïtienne, où les femmes étaient au premier plan, cette tradition doit se poursuivre », ajoute-t-elle.

Elle souligne par ailleurs le rôle des plateformes médiatiques dans la visibilité des créatrices. Malgré cette dynamique créative, plusieurs obstacles persistent selon elle.

Le financement demeure le principal défi auquel sont confrontés les cinéastes haïtiens. « Le financement reste le défi numéro un », déclare-t-elle. La visibilité et la distribution représentent également des enjeux majeurs pour assurer la durabilité du cinéma haïtien. Pour elle, l’avenir du secteur passe par l’atteinte de standards internationaux. « Le cinéma en haïtiano doit atteindre des normes internationales ».

Projets en cours et ambitions futures

Actuellement, Vicky Plancher développe plusieurs projets au sein de Mare Rouge Entertainment. Parmi eux figure la série Dorsin & Brown, dont le pilote est déjà écrit et dont la preuve de concept a été primée.

Parallèlement, elle travaille sur un long métrage situé dans les années 1940 et consacré à l’époque des droits civiques. Le projet bénéficie du soutien du Conseil des Arts du Canada.

Elle a également réalisé et produit un court documentaire pour CBC/Radio-Canada portant sur l’impact des imprimés africains et de l’entrepreneuriat dans l’industrie de la mode au Canada.

Enfin, Mare Rouge Entertainment accompagne le thriller The Box, réalisé par le cinéaste haïtien Jeff Léona et dont la première est prévue à Londres.

À plus long terme, la réalisatrice nourrit également un projet personnel : produire un biopic consacré à la chanteuse et militante Martha Jean-Claude. « Une chanteuse et militante de renommée internationale, notre Billie Holiday à nous », précise-t-elle.

En parallèle de ses projets, Vicky Plancher souhaite transformer Mare Rouge Entertainment en un studio indépendant reconnu à l’international. « Ma vision est un écosystème où nos récits rayonnent dans le monde », explique-t-elle.

Son objectif dépasse la production de films. La scénariste dit vouloir contribuer à la création d’un environnement durable permettant aux cinéastes haïtiens et aux créateurs noirs canadiens de développer des carrières solides.

À celles qui souhaitent se lancer dans le cinéma, la réalisatrice adresse un message. « Votre histoire compte. Ne demandez pas la permission de la raconter », affirme-t-elle.

Elle encourage également les jeunes créatrices à apprendre rigoureusement leur métier et à transmettre leurs connaissances. « Les histoires que vous seule pouvez raconter, c’est votre pouvoir ».

Par Ann-Olguetty Loodjenny Dieuve© Chokarella