La comédienne, chanteuse, compositrice, humoriste et actrice haïtienne Néhémie Bastien présentera “LÉGÈRE“, une création hybride entre théâtre et musique qui interroge les réalités féminines, les violences invisibles et les mécanismes de reconstruction intérieure, le 22 mai prochain à Aïoli Restaurant.
Mais derrière cette œuvre se dessine aussi le portrait d’une artiste qui cherche, à travers la scène, à transformer certaines douleurs silencieuses en espace de parole. Selon ses déclarations, le titre même du spectacle résume finalement toute la démarche artistique portée par sa vision. « Dans cette œuvre, être “légère” ne signifie pas être vide ou superficielle. Être légère, c’est réussir à respirer malgré le poids », déclare-t-elle lors d’une interview accordée à notre rédaction.
En effet, LÉGÈRE est née à la suite de plusieurs échanges intimes autour du corps féminin, de la liberté et du poids des normes sociales imposées aux femmes. « Cette œuvre est le fruit d’une coécriture avec la superbe écrivaine Joeanne Joseph, mon amie, avec qui j’ai longuement échangé autour du corps féminin, de la liberté, des blessures invisibles, du regard social posé sur les femmes et de cette fatigue intérieure que beaucoup portent en silence », explique Néhémie Bastien.
Au fil des discussions, le projet prend progressivement forme. Les deux femmes y mêlent leurs expériences, leurs observations et les récits entendus autour d’elles. « Nous avons mélangé nos sensibilités, nos réflexions, nos vécus, mais aussi les histoires entendues autour de nous, pour donner naissance à une œuvre profondément humaine », poursuit l’artiste.
Pour Néhémie Bastien, LÉGÈRE s’est construit presque naturellement, « comme une conversation entre deux femmes qui tentent de comprendre ce que signifie survivre, se reconstruire et essayer d’exister pleinement dans un monde qui demande souvent aux femmes de se réduire ».
Au cœur du spectacle se trouve une femme qui décide de partir afin d’échapper à un espace devenu oppressant. Un départ que l’artiste présente moins comme une rupture brutale que comme une tentative de survie. « Cette femme part parce qu’elle comprend qu’elle ne peut plus continuer à survivre dans un espace qui lui demande constamment de se réduire », explique-t-elle.
Dans cette histoire, quitter devient alors un geste de reconstruction. « Parce qu’elle ne part pas pour disparaître, mais pour renaître », précise Néhémie Bastien. « Souvent, lorsqu’une femme quitte un environnement oppressant, la société parle de fuite. Pourtant, rester peut parfois devenir une forme de destruction lente. »
À travers LÉGÈRE, l’artiste aborde également la relation complexe entre les femmes et leur propre corps. « Le corps des femmes est constamment surveillé, commenté et jugé. Très tôt, on apprend aux femmes comment s’asseoir, parler, s’habiller ou désirer », affirme-t-elle.
Sans chercher à imposer un discours militant frontal, la création tente surtout de montrer les conséquences humaines de certaines injonctions sociales. « Je voulais surtout montrer leurs conséquences humaines : la peur, le doute, la honte et parfois l’effacement de soi », ajoute-t-elle.
La musique et le théâtre deviennent alors deux langages complémentaires pour raconter ce que les mots seuls ne suffisent pas toujours à exprimer. Selon ses propos, le théâtre permet de montrer les tensions, les silences et les contradictions humaines, tandis que la musique atteint quelque chose de plus instinctif et intime. « La musique devient presque une respiration intérieure du personnage. Elle porte ce qui ne peut pas toujours être dit », souligne l’artiste.
Cette démarche artistique s’inscrit aussi dans le contexte actuel haïtien, marqué par l’insécurité, les violences et une vulnérabilité accrue des femmes. Pour Néhémie Bastien, LÉGÈRE dialogue directement avec cette réalité sociale. « Nous vivons dans une époque où les femmes sont encore extrêmement exposées à différentes formes de violence et de vulnérabilité, particulièrement dans des contextes fragiles comme celui d’Haïti », affirme-t-elle.
L’artiste considère ainsi la parole féminine comme un élément central du spectacle. « Je voulais offrir un espace où une femme peut parler avec toute sa complexité : sa colère, sa peur, son désir, sa fatigue et sa lucidité. Permettre aux femmes de raconter elles-mêmes leur réalité est déjà une forme de résistance », dit-elle.
Mais porter une telle création dans le contexte actuel n’a pas été simple. Néhémie Bastien évoque plusieurs contraintes artistiques et techniques qui ont transformé sa vision initiale du projet. « La mise en scène que j’imaginais au départ était beaucoup plus vaste et immersive », ajoute-t-elle.
Elle indique avoir voulu jouer dans une salle fermée afin de créer une proximité particulière avec le public, mais plusieurs contraintes rendent cela difficile actuellement.
Néhémie Bastien évoque également l’indisponibilité de certains musiciens, des choix artistiques revus en cours de route et les difficultés imposées par la conjoncture du pays. « Le sujet lui-même demandait énormément de délicatesse. Le choix des collaborateurs était donc très important afin de préserver la cohérence, la sensibilité et l’intégrité de l’œuvre », souligne-t-elle.
À travers LÉGÈRE, Néhémie Bastien dit vouloir laisser au public une émotion durable, sans nécessairement imposer une réponse unique. « J’aimerais que le public sorte avec une émotion difficile à oublier. Pas forcément une réponse claire, mais une réflexion, une remise en question et peut-être un déplacement intérieur », affirme-t-elle.
Pour l’artiste, ce type de création demeure nécessaire dans une société où certaines expériences féminines restent peu entendues. « Les œuvres comme LÉGÈRE sont nécessaires parce qu’elles créent des espaces de dialogue et de conscience », explique-t-elle.

