« Ayiti… Dan », Halfdan et BIC entre football et mémoire

Written on 05/29/2026
Youbens Cupidon

Il y a des chansons qui accompagnent une célébration. Et puis il y a celles qui tentent de la fixer dans le temps, comme une trace sonore d’un moment collectif difficile à contenir. Avec « Ayiti… Dan », Halfdan et BIC s’attaquent précisément à cet endroit fragile : celui où la joie populaire, le football et la mémoire nationale se rencontrent sans demander la permission.

Le morceau, accompagné d’un vidéoclip mis en ligne le 17 mai, réunit Jean François Halfdan Ossé, dit Halfdan, et Roosevelt Saillant, alias BIC Tizon Dife. Deux voix que l’histoire musicale haïtienne a déjà croisées à plusieurs reprises, mais qui choisissent ici de se retrouver autour d’un événement bien précis : la qualification historique de la sélection haïtienne pour une phase finale de Coupe du monde, annoncée comme un moment charnière pour le pays, cinquante-deux ans après la première participation.

Derrière cette sortie, il n’y a pas seulement une collaboration musicale. Il y a une tentative de traduire une émotion nationale en langage artistique, entre rara tech, afro et rap. Un mélange qui épouse les circulations actuelles de la musique caribéenne, sans chercher à lisser ses aspérités.

Un retour par fragments dans la trajectoire de Halfdan et BIC

Dans la trajectoire de Halfdan, ce projet s’inscrit comme un retour par fragments. Musicien formé entre piano classique et influences multiples — du jazz au konpa en passant par les musiques latines — il a longtemps navigué entre présence discrète et périodes de retrait, après avoir notamment évolué au sein de son groupe AJT. BIC, lui, reste dans cette posture d’auteur-interprète ancré dans une écriture sociale et symbolique, habitué à lire Haïti comme un texte à décoder autant qu’un terrain d’émotions.

« Nous espérons que la chanson inspire chaque compatriote, dans le sens du partage, de la fierté haïtienne, et nous rassemble tous autour des joueurs de cette sélection, mais aussi de la sélection féminine qui a arraché sa qualification au Mondial 2023 et qui fait tout pour réitérer l’exploit », confie Halfdan.

Le morceau ne se contente pas de célébrer le football. Il s’ouvre sur une lecture plus large de la nation, où le sport devient un espace de projection collective. La qualification de 2025 est ainsi mise en parallèle avec des repères historiques forts, notamment la bataille de Vertières, convoquée comme symbole de rupture et de fondation.

« Vertières a été le coup de grâce à l’idée que l’on eût pu un jour imaginer maintenir indéfiniment notre peuple en servitude », rappelle Halfdan, établissant un lien direct entre mémoire historique et performance sportive.

Héritage musical et construction d’une identité sonore

Cette lecture n’est pas isolée de son parcours personnel. Issu d’une lignée familiale marquée par la musique, avec des références revendiquées comme Jelly Roll Morton, Ludovic Lamothe ou encore Anna Lamothe, Halfdan raconte avoir grandi dans un environnement où le son précède souvent les mots. Son père, Gérard Ossé, lui aurait transmis les bases du solfège au piano, tandis que sa mère l’initiait au volleyball — deux disciplines qui, selon lui, structurent encore sa manière d’aborder la création.

Au fil des années, il a absorbé des influences multiples, du classique au hip-hop en passant par le blues, le konpa et les musiques traditionnelles. Une construction musicale hybride qui trouve aujourd’hui un écho dans la texture même de « Ayiti… Dan », pensée comme un espace de fusion plutôt que de séparation.

Une collaboration ancrée dans une histoire commune

La collaboration entre Halfdan et BIC ne naît toutefois pas de ce seul projet. Elle s’inscrit dans une relation artistique ancienne, nourrie par des années de croisements dans différents groupes et formations, notamment autour des expériences Flex et Reflex, puis du BIC Groupe au milieu des années 2000. Une mémoire commune qui sert ici de socle à une reprise de dialogue musical.

« C’est surtout un grand honneur pour moi de côtoyer l’un des plus grands artistes créateurs de notre histoire de peuple », souligne Halfdan à propos de BIC, mettant en avant une admiration réciproque qui dépasse le cadre de la simple collaboration.

Une œuvre pensée comme archive sensible

Au-delà du geste artistique, les deux musiciens revendiquent une intention plus large : inscrire cette œuvre dans une archive sensible de la fierté haïtienne. Dans un contexte où les technologies de création évoluent rapidement, ils affirment avoir voulu défendre une approche « organique » de la musique.

« À l’aube d’une ère nouvelle où nous découvrons à peine les possibilités immenses de l’intelligence artificielle dans le domaine de la création musicale, nous avons choisi d’offrir à l’histoire cette œuvre organique », explique Halfdan.

L’enregistrement de la version finale du morceau a débuté à Montréal en décembre, avant de se poursuivre à Port-au-Prince. Un choix assumé par les artistes, qui évoquent la nécessité de retrouver une énergie locale pour finaliser le projet. La production a notamment impliqué J-Mac Beats et plusieurs musiciens réunis dans une atmosphère décrite comme particulièrement vivante.

« Nous nous sommes dit que seule la chaleur de chez nous constituerait l’environnement adéquat. On l’a donc finalisée à Port-au-Prince, avec un génie de la production, J-Mac Beats, et de talentueux musiciens, dans une ambiance de joie intense où la bonne humeur a fait le reste », précise-t-il.

Musique, sport et impact social

Au-delà du récit musical, « Ayiti… Dan » s’inscrit aussi dans une réflexion plus large sur le rôle de la culture et du sport en Haïti. Pour Halfdan, ces deux espaces ne relèvent pas uniquement du divertissement, mais constituent des leviers sociaux capables d’influencer les trajectoires individuelles.

Il insiste notamment sur leur capacité à offrir des alternatives à la violence et à la corruption, tout en ouvrant des perspectives économiques pour les jeunes générations. Une vision qui place la création artistique dans une logique d’utilité sociale, sans la réduire à une fonction.

Dans cette perspective, la réception du morceau devient presque aussi importante que sa création. Halfdan évoque d’ailleurs une relation directe au public, faite d’écoute et de reconnaissance.

« Nous carburons principalement à l’amour et à l’appréciation du public », confie-t-il, laissant entrevoir la possibilité d’un retour plus actif sur la scène musicale à la suite de cette sortie.

Une trace laissée dans le temps

En refermant « Ayiti… Dan », Halfdan et BIC laissent derrière eux plus qu’un simple titre de circonstance. Une tentative de relier football, mémoire, musique et identité dans un même souffle. Reste désormais à savoir si ce souffle trouvera d’autres prolongements ou s’il restera fixé à cet instant précis où Haïti s’est mise à rêver à nouveau par le sport et le son.